“Il existe là-bas un bleu que l'on ne voit nulle part ailleurs dans la nature, un bleu plein de nuances qui est caractéristique des paysages en Antarctique” mentionne Théo, conseiller chez Filovent, à propos de ce qu'il a observé durant sa croisière d'exploration dans le cercle polaire Sud. En effet, si son voyage en Antarctique devait porter une couleur, ce serait ce bleu clair inégalable, qui est le fruit de la réflection du soleil sur l'eau et les icebergs.
Dans cet article, je retrace son parcours jour après jour : six journées au Chili en guise de mise en jambes, la traversée du passage de Drake, la descente sous le cercle polaire jusqu'à la baie Marguerite, une tempête à 90 km/h, puis la remontée vers les îles Malouines et leurs colonies de manchots.
Sommaire
- 1. Une croisière d'expédition en Antarctique : à quoi s'attendre
- La vie à bord
- Une croisière pensée pour les voyageurs en quête d'aventure
- Température, saison et équipement Température, saison et équipement
- Découvertes et érudition
- 2. Itinéraire de 22 jours en Antarctique, du Chili à l'Argentine
- Jours 1 à 5 : le pré-tour au Chili
- Jour 6 : Ushuaia et le canal de Beagle
- Jours 7 à 8 : cap Horn et passage de Drake
- Jour 9 : Baie Marguerite → île Adélaïde en zodiac
- Jour 10 : King George VI Sound
- Jour 11 : Stonington Island
- Jour 12 à 14 : Thurston Island, détroit de Bismarck et Melchior Islands
- Jour 15 : Deception Island
- Jours 16 à 17 : la tempête et la remontée vers le nord
- Jour 18 : Îles Malouines
- Jour 19 à 22 : post-tour en Argentine
- 3. Pourquoi choisir l'Antarctique ?
- 4. Quelques souvenirs inoubliables
Une croisière d'expédition en Antarctique : à quoi s'attendre
La vie à bord
Entièrement rénové en 2024, le navire dispose de cabines confortables et lumineuses. Mais ce qui frappe d'abord, c'est l'attention du personnel, très attentif aux habitudes de chacun : la table où l'on aime s'installer, la boisson que l'on commande au retour d'une sortie... L'équipe est profondément multiculturelle, avec sept francophones à bord, mais aussi du portugais, du mandarin et de l'espagnol, et une équipe d'expédition recrutée aux quatre coins du monde.
La cuisine suit le même niveau d'exigence. Rien de surgelé : tout est préparé avec soin à bord, et la visite des cuisines fait partie du programme. “Les gourmands doivent se méfier” précise Théo pour souligner la qualité des plats proposés.
Au fil des jours s'installe un rythme particulier. Entre deux expéditions, le navire fait office de cocon : on quitte le froid, le vent et le sel, on retrouve la chaleur, la table dressée et le récit collectif de ce que chacun vient de voir. Ce contraste permanent entre l'extérieur brut et l'intérieur chaleureux constitue l'une des signatures de la croisière polaire.

Une croisière pensée pour les voyageurs en quête d'aventure
Une expédition polaire ne se compare à aucune autre navigation. Ici, rien n'est garanti à l'avance : la météo dicte le programme, les débarquements se décident au jour le jour, et l'itinéraire se dessine réellement en route. Théo, dont le parcours prévoyait initialement la seule pointe nord de la péninsule, a finalement pu en descendre toute la longueur.
Le décor impose sa loi dès le départ. Le passage de Drake, entre le cap Horn et la péninsule, passe pour la zone maritime la plus agitée du globe. Plus au sud, l'expédition a essuyé une tempête : vents à 90 km/h, creux de 10 mètres. “En cas de problème sérieux, le seul secours possible reste l'hélicoptère. On mesure vite où l'on se trouve.”
C'est précisément cet esprit d'aventure qui fait la valeur du voyage. On navigue au plus près des éléments, dans un isolement que peu de destinations offrent encore, avec la conscience permanente d'évoluer dans un milieu qui ne s'accommode d'aucune approximation.
Température, saison et équipement
La saison de navigation s'étend de novembre à mars, l'hiver austral étant impraticable. Théo est parti en mars, en toute fin de saison. Le thermomètre est descendu à -9 °C, avec un ressenti proche de -24 °C sous le vent. Il n'a pourtant jamais eu froid, sans investir dans du matériel coûteux : un pantalon étanche, une doudoune chinée d'occasion et des vêtements thermiques d'une enseigne bon marché ont suffi.
| Repère | Donnée relevée |
| Durée totale du voyage | 22 jours de, pré-tour chilien et post-tour argentin compris. En dehors de la croisière, le voyage de Théo s'est étendu à près d'un mois et demi. |
| Saison de navigation | De novembre à mars |
| Températures constatées | -9 °C, ressenti jusqu'à -24 °C |
| Temps de traversée du passage de Drake | 2 jours et demi depuis le cap Horn |
Point le plus austral atteint | Au-delà du cercle polaire antarctique, 66°33' S |
| Conditions extrêmes rencontrées | Vents à 90 km/h, vagues de 10 mètres |
Sur le plan logistique, tout commence par un long trajet aérien vers l'Amérique du Sud, puis un vol intérieur vers Ushuaia. Notre guide consacré à comment aller en Antarctique détaille les différentes portes d'entrée. Côté budget, notre article sur le prix d'une croisière en antarctique pose les ordres de grandeur, pré-tour et post-tour inclus.
Découvertes et érudition
Chaque journée se construit autour d'excursions. Ces sorties, quotidiennes ou presque, offrent le contact le plus direct avec le milieu : on circule au ras de l'eau, entre les plaques de glace, à quelques mètres des colonies et des phoques au repos. Ce sont des moments privilégiés pour observer de près les animaux du pôle sud présents sur la banquise. Aucun débarquement ne ressemble au précédent, et le navire avance volontairement lentement afin de limiter son impact sur la faune.

L'autre volet de la découverte se joue au sein du bateau avec des cycles de conférences sur des sujets divers en lien avec la croisière : glaciologie, formation et dérive des icebergs, oiseaux marins, mammifères polaires, régimes de vents. Une partie des passagers embarque d'ailleurs pour cette raison. Le groupe réunissait ainsi plusieurs scientifiques et naturalistes, aux côtés de voyageurs australiens, britanniques et allemands de tous âges. On ne se contente pas de regarder le paysage : on apprend à le lire.
Itinéraire de 22 jours en Antarctique, du Chili à l'Argentine
L'itinéraire d'une expédition polaire n'est jamais figé. Le programme initial prévoyait la seule pointe nord de la péninsule ; les conditions ont finalement permis d'en descendre toute la longueur, bien au-delà du cercle polaire. Voici le déroulé suivi par Théo, parti le 15 mars 2026.
Départ de Santiago du Chili
Jours 1 à 5 : le pré-tour au Chili
Jour 6 : Ushuaia → canal de Beagle (embarquement)
Jours 7 et 8 : Cap Horn et Passage de Drake
Jour 9 : Baie Marguerite → île Adélaïde en zodiac
Jour 10 : King George VI Sound
Jour 11 : Stonington Island
Jours 12 à 14 : Thurston Island, détroit de Bismarck et Melchior Islands
Jour 15 : Deception Island
Jours 16 et 17 : Tempête et remontée vers le Nord
Jour 18 : Îles Malouines
Jour 19 à 22 : post-tour en Argentine
Retour depuis Buenos Aires

Jours 1 à 5 : le pré-tour au Chili
Le voyage s'ouvre au Chili, six jours avant l'embarquement. L'étape marquante de cette entrée en matière reste le Cajón del Maipo, une vallée andine creusée au sud-est de Santiago, que Théo a visitée le 19 mars. Les parois abruptes et les eaux glaciaires évoquent les fjords scandinaves, avec un climat autrement plus doux. Ce sas d'acclimatation permet aussi de récupérer du décalage horaire avant l'engagement physique des jours suivants.
Jour 6 : Ushuaia et le canal de Beagle
Embarquement à Ushuaia, à l'extrémité de la Terre de Feu argentine. Le navire s'engage dans le canal de Beagle, ce bras de mer qui sépare la grande île de Terre de Feu des îles australes. Glaciers suspendus, forêts austères, colonies d'oiseaux et de pinnipèdes : le décor annonce déjà la couleur, sans laisser deviner ce qui se dévoilera plus au sud.

Jours 7 à 8 : cap Horn et passage de Drake
Le navire double le cap Horn, puis s'engage dans les 800 kilomètres du passage de Drake. Deux jours et demi séparent le cap de la péninsule. Ce temps de mer, souvent redouté, se transforme ici en immersion : conférences successives, veille sur les ponts extérieurs, premiers albatros et premières baleines. Un phénomène s'installe aussi : la lumière change, l'horizon se vide, et les repères habituels disparaissent un à un.
Jour 9 : Baie Marguerite → île Adélaïde en zodiac
Premier débarquement au sud du cercle polaire : Tutton Point. Cette pointe rocheuse, plantée à l'extrémité sud-ouest de l'île Liard (au large d'Adelaide Island), marque l'entrée d'une voie naturelle qui s'enfonce vers l'intérieur glacé de l'île, comme une porte taillée dans la roche, ouvrant sur un monde de glace. Ici, Théo fait ses premières sorties en zodiac et profite d'une immersion totale avec la nature en observant de près les animaux présents sur la banquise. Dès les premiers pas sur le rivage, la faune se dévoile : des baleines à bosse fendent les eaux au large, des otaries à fourrure occupent les rochers, tandis que phoques crabiers et phoques de Weddell se prélassent sur la glace. Un peu plus loin, une colonie de manchots à jugulaire complète ce tableau saisissant de la biodiversité australe.

Jour 10 : King George VI Sound
Cap sur le King George VI Sound, ce long détroit pris par la glace qui sépare l'île Alexandre-Ier de la Terre de Palmer. C'est le point le plus isolé de toute la traversée, un lieu où l'on mesure pleinement l'immensité et le silence du continent blanc. Ici, le réseau reste étonnamment disponible, mais qu'importe : Théo reste formel sur le sentiment de déconnexion qu'a engendré ce voyage, même si Internet fonctionne. Loin de tout, face à cette étendue glacée à perte de vue, on ne se coupe pas seulement du monde : on se retrouve soi-même, dans une forme de communion silencieuse avec la nature.
Le secteur du King George VI Sound réserve deux rencontres marquantes : des baleines à bosse en surface, et surtout un groupe de manchots empereurs adultes. Une observation rare, que certains naturalistes attendent une décennie entière. « Plusieurs passagers pleuraient. C'étaient des passionnés qui n'avaient pas vu cela depuis 10 ans. »

Jour 11 : Stonington Island
Stonington Island porte une histoire singulière. C'est là, pendant l'hivernage 1947-1948, que les Américaines Edith Ronne et Jennie Darlington sont devenues les deux premières femmes à passer un hiver complet sur le continent antarctique. Les vestiges des bases polaires (bâtiments de bois, cabanes et vieux équipements figés par le froid) y sont toujours visibles, témoins silencieux de cette épopée. Une colonie de manchots Adélie occupe aujourd'hui les abords de l'île.
L'après-midi se poursuit à Red Rock Ridge, crête de roche rouge qui tranche avec la blancheur environnante et domine la banquise. Le site offre un point de vue spectaculaire sur le détroit, et permet d'approcher des phoques de Weddell au repos, paisiblement allongés sur la glace.
Jour 12 à 14 : Thurston Island, détroit de Bismarck et Melchior Islands
Le détroit de Bismarck compte parmi les grands axes de passage de la péninsule, emprunté aussi bien par les navires scientifiques que par les navires d'expédition. On y vient pour la densité d'icebergs et pour la faune polaire, dans un couloir resserré entre les îles où la lumière se réfléchit sur les parois de glace. La traversée passe par « the Gullet », un chenal étroit et spectaculaire coincé entre les îles Adelaide et la Terre de Palmer, où les parois glacées se resserrent au point de donner l'impression de naviguer au cœur même de la banquise. À ce moment de la croisière, Théo profite de l'expertise des encadrants pour en apprendre davantage sur la géographie de la partie de l'Antarctique qu'il traverse.
Plus loin, les passagers accostent dans les îles Melchior, qui offrent un mouillage abrité, entouré d'icebergs échoués et de parois rocheuses abruptes. On y observe notamment des manchots papous et des manchots à jugulaire, animant de leur présence ces passages resserrés entre glace et mer.

Jour 15 : Deception Island
Deception Island, dans les Shetland du Sud, est une caldeira volcanique dont l'un des flancs s'est effondré, laissant la mer envahir le cratère. Le résultat est un paysage lunaire, presque irréel dans ce décor polaire : plages de cendres noires, fumerolles encore visibles par endroits, vestiges d'une ancienne station baleinière rongés par le temps. Le débarquement se fait sur ces criques de terre noire, et non sur la banquise, ce qui constitue un terrain à part, presque étranger, dans ce périple jusque-là dominé par la blancheur polaire.
Théo en retient une randonnée exigeante, en pleine montagne enneigée : forte pente, vent soutenu, effort continu jusqu'au sommet. L'une des sorties terrestres les plus physiques du séjour, mais aussi l'une des plus gratifiantes, avec une vue plongeante sur la caldeira et l'océan qui l'entoure.

Jours 16 à 17 : la tempête et la remontée vers le nord
Le navire remonte vers le nord de la péninsule dans des conditions musclées : 90 km/h de vent, creux de 10 mètres. Le bateau tangue, la mer frappe fort contre la coque, mais à aucun moment la situation n'inspire de crainte : l'équipage, rompu à ce type de conditions, gère la traversée avec calme et maîtrise. Journée sans débarquement, donc, consacrée aux conférences et à l'observation depuis les ponts abrités, où l'on peut suivre la houle et les embruns en toute sécurité.
Ce type d'épisode illustre bien la règle de base de la navigation polaire : la météo décide, et l'itinéraire suit. Un rappel que l'aventure antarctique n'est jamais totalement écrite à l'avance, et qu'il faut composer avec les caprices du grand sud.
Jour 18 : Îles Malouines
Deux jours de navigation vers le nord-est mènent aux îles Malouines, un archipel isolé dont la population vit très à l'écart du reste du monde. C'est ici que se joue le moment le plus fort du voyage : sur une île couverte de manchots macaronis, Théo assiste à une migration en cours, à trois mètres de distance, sans aucun contact, conformément aux règles d'approche de la faune. Manchots royaux, de Magellan, à jugulaire et papous complètent le tableau. Cette étape figure dans les itinéraires les plus longs ; pour l'envisager séparément, voir une croisière aux Malouines.
Jour 19 à 22 : post-tour en Argentine
Fin de l'expédition et retour à la vie continentale, avec cinq jours à Buenos Aires en post-tour. Le contraste est grand après trois semaines de silence, de vent et de glace. Théo en garde une conviction nette : l'Antarctique n'est comparable à aucune de ses navigations précédentes, en Égypte, en Norvège ou sur les fleuves d'Europe.

Pourquoi choisir l'Antarctique ?
Le choix de la destination n'avait rien d'un hasard. Théo l'a arrêté pour cinq raisons, qu'il résume ainsi :
- Des paysages sans équivalent : un décor que l'on ne retrouve sur aucun autre continent, et une palette de bleus propre à la glace polaire.
- Une destination originale : peu de voyageurs y accèdent, ce qui en fait une expérience réellement rare.
- Une fenêtre étroite : la saison se limite à cinq mois, de novembre à mars, et la plupart des voyageurs n'y vont qu'une fois dans leur vie.
- Un isolement total : le sentiment d'être au bout du monde, sans personne d'autre autour, que peu de destinations procurent encore.
- Une opportunité peut-être limitée dans le temps : rien ne garantit que ce type de voyage restera possible dans les mêmes conditions à l'avenir.
Quelques souvenirs inoubliables
- Les manchots empereurs adultes : une observation que certains spécialistes attendent dix ans, et qui a fait pleurer plusieurs passagers.
- La migration des manchots macaronis : assister au mouvement d'une colonie entière, à trois mètres, sans jamais interférer.
- Le bleu des icebergs : “Des dizaines de nuances, et pas une seule qui existe ailleurs dans la nature.”
- Les sorties en zodiac : le meilleur format pour approcher la glace et la faune, avec un débarquement différent chaque jour.
- La randonnée de Deception Island : une montée exigeante dans la neige, au cœur d'une caldeira volcanique envahie par la mer.
- Le calme du passage de Drake : franchir la zone la plus agitée du globe dans des conditions paisibles, avant de rencontrer la tempête bien plus au sud.
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Remerciements
Un grand merci à Théo pour le temps qu'il a consacré à cet échange, et pour les images comme les souvenirs qu'il a accepté de partager afin de nourrir ce récit !

