Longtemps rêve (ou cauchemar) lié à la science-fiction, l’intelligence artificielle est maintenant entrée dans nos vies de terriens et… de marins ! Son rôle à bord est déjà important et se développe quasiment jour après jour. Est-il pour autant raisonnable de lui laisser la barre ?
Une mission, un contrôle
Les missions que peut remplir l’intelligence artificielle à bord sont déjà multiples et parfaitement maîtrisées : préparation de la route, analyse de la météo, routage, détection des OFNI et même assistance aux manœuvres. L’IA promet de rendre la navigation plus lisible, plus confortable et même à certaines conditions, nettement plus sûre. Bien utilisée, elle est un formidable outil d’aide à la décision. Mal comprise, mal utilisée, elle peut aussi nourrir un dangereux sentiment de maîtrise.
Comment bien utiliser l’IA en croisière ?
L’intelligence artificielle arrive dans la plaisance comme arrivent souvent les grandes évolutions à bord : sans fracas, mais avec des effets très concrets. Elle ne transforme pas encore un voilier de croisière en navire autonome, même s’ils sont déjà une réalité dans le transport maritime. En revanche, elle commence à modifier la manière de préparer une traversée, d’interpréter une météo, d’affiner une route ou de surveiller ce qui se passe autour du bateau. Son intérêt est évident, immédiatement perceptible pour un plaisancier en location comme pour un propriétaire expérimenté : l’IA permet de mieux comprendre, plus vite, la masse d’informations de plus en plus dense que nous devons gérer à bord de nos bateaux.
Aujourd’hui, l’IA n’est pas encore capable de barrer à votre place ni de prendre les décisions importantes pour la sécurité du bateau. Sa réelle utilité que personne ne songerait à remettre en cause est, à l’heure où nous publions ces lignes, en amont de la navigation, au moment où se construit la navigation. C’est là qu’elle peut faire gagner un temps considérable. Des outils récents sont capables de croiser les prévisions de vent, l’état de mer, les courants, les marées, les performances théoriques ou réelles du bateau, et d’en déduire plusieurs scénarios de route. Orca, par exemple, met ainsi en avant un « routeur » intelligent qui prend en compte vents, courants, marées et météo pour suggérer la route la plus efficace et la plus sûre. Dans le même esprit PredictWind propose ses polaires boostées à l’IA, capables d’apprendre comment un bateau navigue réellement à partir de ses données réelles, afin d’affiner votre routage en fonction de votre équipage, l’état de la carène et votre capacité à faire du près… ou pas ! C’est quasiment un routage professionnel qui nous est ici proposé.

Pour un équipage de croisière, cela change la donne. L’intérêt n’est pas seulement de gagner quelques minutes sur l’heure d’arrivée (essentiellement intéressant en régate). L’IA peut aider à arbitrer entre une route théoriquement plus rapide et une option plus confortable, à anticiper un passage qui risque de devenir pénible dans une mer croisée, ou à repérer qu’un plan de navigation ambitieux devient moins raisonnable si le vent refuse ou si la houle monte plus vite que prévu. Elle peut aussi intégrer vos préférences : éviter certaines allures lorsque vous naviguez avec des enfants, maintenir une vitesse adaptée si vous pêchez à la traîne, etc. Sur un bateau de location, cela prend encore plus de sens. La prétendue vitesse théorique que la météo pourrait autoriser a en effet peu de sens pendant des vacances aux BVI ou en Corse… Dans ce contexte, la capacité de l’IA à tester plusieurs hypothèses devient précieuse. Elle agit alors comme une couche supplémentaire de discernement, à condition de rester ce qu’elle doit être : une aide à la décision et non l’autorité qui tranche.
Un piège trop confortable ?
C’est précisément là que réside son premier piège. Une intelligence artificielle conversationnelle ou un système très bien présenté peut donner l’impression d’une réponse définitive. Or, en mer, comme à terre, une réponse fluide et rapide n’est pas forcément une réponse juste. Une IA peut résumer un bulletin sans percevoir la brutalité d’un effet local. Elle peut suggérer une route crédible sur écran et sous-estimer la réalité d’une mer courte qui fatiguera bateau et équipage. Elle peut s’appuyer sur des données incomplètes, mal hiérarchiser les risques ou négliger ce qu’un marin perçoit en quelques minutes d’observation. L’IA progresse très rapidement et les acteurs majeurs de la prévision météo optimisent leurs prévisions en combinant des modèles ensemblistes avec une méthode de traitement de données appelée clustering. Mais comme à bord, dans cette méthode, l’IA ne remplace pas l’humain : elle l’assiste et renforce son expertise.
Autrement dit, bien utiliser l’IA en croisière suppose de lui confier ce qu’elle sait faire de mieux : absorber de grandes quantités de données, comparer des scénarios, détecter des régularités, suggérer des compromis. En revanche, il faut continuer à confronter ses résultats aux fondamentaux de la navigation. La carte, les instructions locales, les fichiers météo croisés, l’état réel de la mer, la fatigue de l’équipage, la visibilité, la marge de sécurité disponible à l’arrivée : tout cela échappe encore largement à la promesse technologique qui voudrait prétendre tout résoudre seule. La bonne pratique consiste donc à utiliser l’IA pour mieux préparer sa navigation, pas pour suspendre son esprit critique ni lui laisser la barre !

Une aide réelle à la veille
L’IA n’est pas seulement capable de vous aider à préparer votre route. En mer, elle excelle déjà dans le rôle essentiel de la veille. Des sociétés comme Sea.AI développent des systèmes de vision assistée capables d’identifier des objets à la surface de l’eau grâce à des caméras et à des modèles d’analyse d’image. L’entreprise met en avant des alertes précoces sur des objets présents à la surface et une base d’images annotées servant à l’apprentissage de ses systèmes. Dans un univers où un petit semi- rigide mal éclairé, un filet dérivant, un tronc ou un autre OFNI peuvent devenir un vrai danger, notamment de nuit ou dans une lumière dégradée, l’intérêt est évident. L’IA voit parfois plus tôt, ou du moins différemment, que l’œil humain seul.
Mais là encore, il faut être parfaitement clair. Aucun système de détection n’efface la règle fondamentale de la veille. Tout navire a l’obligation de maintenir en permanence une veille appropriée par la vue, l’ouïe et tous les moyens disponibles adaptés aux circonstances. Cela signifie que l’électronique, même intelligente, ne décharge jamais le skipper de sa responsabilité. Plus l’IA progresse, plus cette frontière doit être rappelée avec fermeté. Une alerte de caméra ne remplace pas une veille humaine. Un écran n’annule ni la fatigue, ni l’angle mort, ni l’erreur d’interprétation.
Le bateau de plaisance totalement autonome est-il pour demain ?
Les évolutions à venir liées à l’IA sont fascinantes. Sur les manœuvres de port, le monde de la plaisance suit clairement une trajectoire inspirée par l’automobile assistée. Volvo Penta développe son système Assisted Docking pour faciliter les évolutions dans les marinas en compensant en partie l’effet du vent et du courant. Raymarine, avec DockSense Control, combine reconnaissance d’objets, caméras FLIR et intégration à la propulsion pour aider à éviter les contacts en espace restreint. Yamaha pousse aussi ses solutions Helm Master EX, qui simplifient les évolutions fines au joystick. Pour l’instant, ces systèmes équipent surtout certaines unités à moteur, mais la logique est désormais installée : demain, la manœuvre de port sera de plus en plus assistée, prédictive et sécurisée par des couches d’intelligence embarquée.

La prochaine étape sera probablement encore plus intéressante pour les voiliers de croisière. Une IA bien connectée aux données du bord pourra mieux comprendre quand un bateau commence réellement à sortir de sa zone de confort. Non pas selon une règle générique du type 1 ris à partir de X nœuds de vent, mais selon le comportement réel du bateau, sa charge le jour J, sa voilure, son cap, la fréquence et la hauteur des vagues et la façon dont il accélère ou tape dans la mer. Elle pourra aussi suggérer un cap légèrement plus ouvert pour réduire les chocs, recommander plus tôt une réduction de toile, ou arbitrer entre vitesse pure, confort et sécurité. Ce ne sera pas une magie autonome. Ce sera une navigation plus prédictive, donc potentiellement plus sereine.
Et, cerise sur le gâteau, certains chantiers travaillent déjà sur la capacité de l’IA à réduire directement la voilure automatiquement sans que le marin n’ait à sortir du confort du cockpit…
Alors, on embarque l’IA à bord ?
Soyons clairs, l’intelligence artificielle est déjà à bord de nos bateaux : dans nos applis connectées pour suivre la météo, dans nos traceurs, dans nos radars, AIS et autres systèmes dits « intelligents » qui nous aident tous les jours en navigation. La révolution est déjà en marche et elle ne s’arrêtera pas ! L’IA est et sera de plus en plus utile en croisière parce qu’elle sait déjà mieux calculer, comparer, détecter et synthétiser que nous. Elle aide et aidera à toujours mieux comprendre et lire la météo, à mieux choisir une route, à mieux repérer certains dangers, à mieux gérer un cap ou une manœuvre délicate. Mais la mer reste un espace ouvert, vivant, changeant, parfois brutal. Le chef de bord ne peut pas déléguer sa responsabilité à la machine sans créer une illusion dangereuse. Alors à bord, une seule règle doit d’ores et déjà prévaloir : l’IA propose, le skipper dispose.
Sources utilisées pour la rédaction de cet article :
- [1] PredictWind : polaires boostées à l'IA pour un routage personnalisé
- [2] Orca : présentation du nouveau système de navigation intelligent
- [3] Navires autonomes : état des lieux et perspectives
- [4] Orca : le routage à la voile assisté par intelligence artificielle
- [5] Sea.AI : détection d'objets en mer par intelligence artificielle
- [6] Sea.AI : technologie de vision maritime assistée
- [7] OMI : prévention des abordages en mer
- [8] OMI : Convention COLREG sur les règles de prévention des abordages
- [9] Volvo Penta : système Assisted Docking pour les manœuvres en marina
- [10] Raymarine DockSense Control : aide à l'accostage par reconnaissance d'objets
- [11] Raymarine : gamme complète de solutions d'assistance à l'accostage
- [12] Yamaha Helm Master EX : gestion avancée de la propulsion et manœuvres assistées

